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Une femme émiratie bombarde l’Etat islamique : féminisme ou pas ?

Abir Kopty est une activiste et blogueuse palestinienne. Originaire de Nazareth, elle a vécu à Haïfa et Ramallah. Elle prépare actuellement une thèse à Berlin. Elle a publié ce texte, écrit en arabe, le 26 septembre 2014 sur son blog.

Certains se sont vraiment enthousiasmés pour cette pilote émiratie dont les photos ont envahi le net. La légende des photos disait qu’elle avait participé aux bombardements contre « l’Etat islamique » (Daesh) en Syrie, dans le cadre de la guerre que mènent les Etats-Unis et leurs alliés contre l’organisation djihadiste. Beaucoup ont même été émus par cette histoire et ont salué la jeune femme. A l’origine, ces photos ont été officiellement diffusées par l’agence de presse émiratie. Le but de la publication de ces images est évident. Elles montrent une femme engagée dans l’armée de l’air, qui participe à la guerre : elle incarne l’inverse de la doctrine de l’Etat Islamique, qui opprime la femme et sa liberté. Sous la photo diffusée sur les réseaux sociaux, on pouvait lire cette légende en anglais : « Salut Daesh, vous avez été bombardés par une femme, bonne journée ! » Le monde « éclairé » où les femmes vivent en toute égalité avec les hommes, s’oppose au monde « arriéré » où les femmes sont opprimées. Mais en réalité, ce que Daesh fait aux femmes et cette image sont les deux faces d’une même pièce.

Cette femme pilote n’a participé ni au processus de décision conduisant à la guerre ni à une quelconque décision de l’Emirat. Elle est simplement un outil qui exécute des ordres. On publie ensuite sa photo pour en faire un objet de propagande, puis les gens s’emparent de l’affaire, commencent à en débattre, un internaute ajoute une phrase en anglais à sa photo… Mais la femme pilote n’a pas son mot à dire. L’autre fonction de ces photos est de rendre le tueur sympathique. Comme si tuer des gens devenait quelque chose de plus sexy lorsque le tueur est une femme. Ce n’est plus le cow-boy américain colonialiste auquel on est habitué, maintenant c’est une femme arabe. Ce n’est plus la guerre de l’Occident capitaliste qui veut mettre la main sur l’Orient et ses richesses, c’est la guerre de la femme orientale contre l’homme oriental arriéré.

Si l’on souhaite que la femme obtienne l’égalité de façon superficielle, c’est-à-dire qu’elle accède à tous les domaines réservés jusqu’ici aux hommes et qu’elle exerce les mêmes métiers que les hommes, alors on peut considérer cette femme pilote comme le symbole d’une avancée « féministe ». On n’a pas besoin d’aller chercher très loin pour trouver des exemples de ce soi-disant féminisme : il existe des mouvements féministes « blancs » qui considèrent l’entrée des femmes dans l’armée et leur engagement dans des unités combattantes comme le paroxysme de la libération de la femme.

« Ce n’est plus la guerre de l’Occident capitaliste qui veut mettre la main sur l’Orient et ses richesses, c’est la guerre de la femme orientale contre l’homme oriental arriéré. »

Il est certain que personne n’a envie de gâcher cette jolie photo par une discussion sérieuse sur les droits de la femme aux Emirats arabes unis ou dans les pays du Golfe, sur les lois qui y discriminent les femmes, ou sur les structures de pouvoir et de classes dans ces pays qui oppriment les femmes et bien d’autres. Pourtant on ne peut réduire la lutte des femmes à leur entrée dans le mécanisme de la guerre masculine, ou dans les logiques de conflit entre les grandes puissances, les classes régnantes et les groupes d’influence, qui sont prêts à écraser la vie et la dignité des gens simplement pour satisfaire leurs intérêts personnels. N’exploitons pas la lutte des femmes pour réaliser une opération de chirurgie esthétique sur le visage des hommes.

La vraie libération passe par le démantèlement des structures patriarcales, machistes, et de classes qui conduisent à l’exploitation des personnes et définissent la hiérarchie du pouvoir dans le monde, sur lequel règne l’homme blanc. Et par la construction, ensuite seulement, d’une nouvelle structure sociale basée sur les valeurs de justice, de dignité et de liberté pour tous.

Une guerre impérialiste soutenue par des régimes réactionnaires ne sera pas plus juste parce qu’une femme bombarde l’ennemi à l’aide d’un bouton depuis le ciel. Et ce n’est sûrement pas une guerre qui libèrera la femme ou l’homme.

Abir Kopty

Traduction : Georges Daaboul

Adaptation : Nina Hubinet

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